Notre expérience de la vie, de
parents, est que l'être humain a besoin de recevoir et de donner, autant de
l'un que de l'autre. Tout comme la rivière a besoin d'une source et d'une
embouchure. Si des jeunes d'aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales
surtout, deviennent cyniques, abandonnent l'école à l'adolescence ou sont
attirés par le suicide, c'est parce qu'il y a quelque chose de cassé pour eux
dans ce courant naturel de la rivière de leur vie.
C'est encore plus vrai pour une
personne qui porte une blessure quelconque : handicap de naissance, traces
d'abus sexuel ou vécu de prostitution, par exemple. Plus c'est notre dignité
qui a été attaquée, plus l'estime de soi est longue à regagner, même si
dans le cas de la personne prostituée elle a exercé ce métier parce qu'on l'y
a forcée. Elle se perçoit aussi sale et sans valeur que si elle l'avait
choisi - à plus forte raison si son héritage culturel l'a
convaincue qu'elle porte un karma, qu'elle aurait choisi à une étape ou une
autre tout ce qui lui arrive aujourd'hui.
Et puis, en plus de se trouver
pauvre à cause de ce qu'on a vécu, il arrive que cette vision se renforce par
le fait d'avoir été du côté de ceux qu'on aide : « je suis une
charge, je ne peux que recevoir, je n'ai rien à donner... »
Le jour où on peut casser ce
modèle, parce que quelqu'un nous a demandé quelque chose de nous -
même minuscule, comme d'être simplement là avec quelqu'un qui pleure
- une bascule peut s'opérer dans notre esprit, équivalente à un lever
de soleil : « si quelqu'un retrouve le sourire parce que je suis là, c'est
donc que je ne suis pas si laide que ça, la vie peut encore reprendre le
dessus, la mienne aussi... ». C'est pourquoi l'expression ''Enfants du Levant''
nous a plu tout de suite, pour parler de notre projet.
Moment de fierté, qui transforme
notre handicap en expertise de la vie. « Ma différence n'est plus seulement
un stigmate, elle devient un atout ! J'ai connu ce que c'est que d'être
atteinte dans ma valeur profonde, je peux comprendre quelqu'un qui vit ça...
» Et d'ailleurs, nous avons vite fait de constater que la personne
aidée s'en rend compte. D'ex-alcooliques ou toxicomanes peuvent en
témoigner, d'ex-prostituées réadaptées aussi : cette aide à un pareil les a
eux-mêmes aidés à se tenir debout.
Bien sûr, il y a certaines
conditions à respecter. La personne qui a souffert de l'abus n'est pas
immédiatement disponible à aider. Il lui faut du temps pour cicatriser ses
blessures, sinon ça pourrait être une fuite en avant. Chacune a son heure.
Aussi, c'est important qu'elle s'oxygène : qu'elle se soit fait des amis dans
d'autres milieux, avec d'autres préoccupations, afin que son ouverture à aider
ne la garde pas captive du contexte où elle a été blessée.
S'aider en aidant, pour que la rivière de la vie
reprenne son cours...
Denis Breton